Améliorer les rapports police-population : comment faciliter le rapprochement réciproque ?
- Néorizons
- 8 janv.
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Au cours des derniers mois, plusieurs affaires ont alimenté un climat de défiance grandissant entre les forces de l’ordre et une partie de la population.
La mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade, à l’occasion d’affrontements entre CRS et activistes autour du barrage de Sivens en 2014 [1], la blessure de Théodore Luhaka lors de son interpellation en 2017 [2], ou encore le décès en 2018 d’Aboubakar Fofana à Nantes [3], abattu par un CRS lors d’une interpellation ont suscité des vagues d’indignation parmi la population.
De leur côté, les policiers considèrent que leurs conditions de travail se sont largement dégradées notamment car ils s’estiment pris pour cible par une partie de la population. Cela peut s’illustrer par des affaires telles que l’incendie d’une voiture de police occupées à Viry-Châtillon en 2016 [4], le passage à tabac de deux fonctionnaires de police le soir de la Saint-Sylvestre [5] ou récemment, l’agression d’un couple de policiers en civil devant leur domicile [6].
Cette situation de défiance fondée sur des représentations (par nature subjectives) mutuelles est aujourd’hui gonflée par le poids des images et la façon dont elles sont relayées dans notre société de l’information.
La défiance de certains citoyens à l’égard de leurs policiers s’inscrit dans un contexte global de rejet de la République, de ses symboles et de ses représentants. Pour envisager un rapprochement, il est notamment question de relégitimer l’action policière, la légitimité se décomposant en « un partage de valeurs entre citoyens et police et un sentiment d’obéissance nécessaire » [7].
Les tensions entre citoyens et policiers, corollaires de la défiance, ont conduit les pouvoirs publics et les acteurs de la société civile à se mobiliser pour trouver des solutions à une situation qui semble s’aggraver au fil du temps.
Le Ministère de l’Intérieur s’était déjà emparé de la problématique en créant la fonction de « délégué cohésion police-population », initialement installée dans le cadre du Plan Espoirs Banlieue en 2008, avant d’être reprise dans le cadre des zones de sécurité prioritaires (ZSP [8]). Une note de service du 11 mai 2009 précise les contours de cette fonction : « chaque délégué doit viser à favoriser un climat de confiance dans son quartier d’affectation, en personnalisant et en multipliant les contacts auprès de la population, des élus, des bailleurs sociaux, des gardiens d’immeubles, des personnels de l’Éducation nationale, des professions de santé, des associations de riverains ». En 2015, 111 fonctionnaires de police retraités exerçaient la fonction de DCPP en tant que réservistes, attachés à jouer un rôle d’intermédiaire entre la police et la population dans le souci de refonder la tradition d’une police proche de ses habitants. Aujourd’hui, ces DCPP sont 151 et bientôt 185, si l’on suit les projections faites par le Gouvernement lors de la présentation de la nouvelle Police de Sécurité du Quotidien.
A l’initiative du ministère, des CLJ ou centres de loisirs jeunesse de la police nationale ont vu le jour à partir de 1982 pour « prévenir et diminuer la délinquance juvénile par le biais d’activités sportives et éducatives, encadrées par des agents de police, et ainsi favoriser l’insertion sociale et professionnelle des enfants » [9]. Les policiers qui interviennent dans ces CLJ sont salariés de la structure au statut d’association à but non-lucratif. Aujourd’hui, la France compte 32 CLJ répartis sur l’ensemble du territoire. Satisfait de ce que ce dispositif permette un rapprochement réel entre les jeunes et les policiers, le ministère de l’Intérieur entend créer de nouveaux CLJ pour atteindre 40 structures à l’horizon 2020.
Ces annonces sont des déclinaisons d’une orientation du projet de Police de Sécurité du Quotidien (PSQ), qui vise à travailler à « un lien police-population renforcé ». Le Gouvernement entend d’ailleurs généraliser les interventions de policiers dans les établissements de manière à sensibiliser sur les questions de sécurité et d’ouvrir des opportunités de rencontre entre des enfants et des jeunes avec des policiers dans un contexte neutre.
Pour faire face à ce défi qui s’est progressivement imposé à l’Etat, le ministère de l’Intérieur peut par ailleurs compter sur des policiers et des citoyens, qui s’organisent en association ou en collectif et interviennent généralement à des échelles locales.
L’association Raid’Aventure, créée en 1992 par Bruno Pomart, ancien policier instructeur du RAID et sportif de haut niveau, vise à « replacer l’humain au centre des préoccupations, pour éviter les amalgames et relancer le dialogue ». Raid’Aventure adopte depuis 26 ans une démarche proche de celle des CLJ. En effet, l’association entend rapprocher les jeunes et les policiers par des activités qui facilitent les temps de partage et d’échange dans un climat apaisé. L’association travaille à ce rapprochement à travers une action itinérante au cœur des quartiers en organisant notamment des activités sportives animées par des policiers bénévoles. La structure entend aussi participer à l’amélioration des relations police-jeunes en proposant à ces derniers de participer à des séjours de loisirs dans des lieux neutres, à l’instar des CLJ.
D’autres types d’actions ont été envisagées par le collectif Citoyens & Policiers créé à la suite des manifestations de 2016 contre la loi travail. Comme son nom l’indique, ce collectif rassemble des citoyens et des policiers soucieux de développer collectivement des solutions d’avenir. Il organise en effet des réunions thématiques ainsi que des rencontres avec des parlementaires qui sont l’occasion de faire du « lobbying », lui-même alimenté par un travail d’étude comparée des dispositifs étrangers. L’association entend par ailleurs sensibiliser le plus grand nombre à cette problématique en communiquant dans les médias sur le besoin de rapprochement. Toutefois, compte-tenu du succès des démarches de rapprochement par le sport, Citoyens & Policiers a également organisé au mois de mai dernier un match de foot entre des policiers et des citoyens qui a été l’occasion d’échanger sur les perceptions respectives et qui a notamment permis de conclure au besoin de réinstaurer une police proche de sa population.
La mobilisation de citoyens en parallèle d’une prise en compte accrue de la problématique des relations police-population par le Gouvernement reflète une situation qui continue de se dégrader et à laquelle il est urgent de répondre. Les annonces faites par le ministère de l’Intérieur à l’occasion de la présentation de la PSQ devront être complétées par d’autres actions. La défiance à l’égard de la police traduit une situation plus globale de défiance à l’égard de l’Etat et de ses institutions dont les effets se font avant tout ressentir dans les quartiers intégrant la géographie prioritaire de la politique de la ville. Pour obtenir des résultats satisfaisants, le ministère devra adopter une approche collaborative associant des acteurs institutionnels (Education nationale, Protection Judiciaire de la Jeunesse, Service Pénitentiaires d’Insertion et de Probation, collectivités territoriales) et des acteurs de la société civile (associations de quartiers, structures intervenant dans le champ de la prévention spécialisée, associations culturelles et sportives, …). Sur le plan des politiques publiques, il apparaît difficile d’envisager une amélioration des relations police-population dans les banlieues sans engager de réflexion ambitieuse sur : les conditions de formation et d’affectation des policiers d’une part, et l’éducation, la formation et l’insertion des populations d’autre part. Sans oublier l’incidence de l’aménagement urbain sur ces relations…
[7]Cahiers de la Sécurité et de la justice n°40 – Trois concepts clés pour analyser la relation police-population : confiance, légitimité et justice procédurale, Sébastian Roché, 2018
[8]Les ZSP ou zones de sécurité prioritaire sont des territoires identifiés par le Ministère de l’Intérieur comme connaissant des problématiques majeures de sécurité et de tranquillité publique. Pour y répondre, des moyens humains supplémentaires ont été déployés sur ces territoires.
