Note de lecture : l’Adversaire, Emmanuel Carrère, POL, 2000
- Néorizons
- 8 janv.
- 3 min de lecture
En janvier 1993, Jean-Claude Romand réalise sa visite hebdomadaire à ses parents, et les tue avec le fusil de chasse de son père. Il rentre ensuite chez lui et au terme d’une longue soirée, tue sa femme à coups de rouleau à pâtisserie. Une nuit traumatique qu’il ne parvient pas à se remémorer. En se réveillant, il réalise qu’il ne peut en rester là, prépare et exécute mécaniquement la mort de ses deux enfants. A la suite du meurtre de 5 membres de sa famille, il ingère des médicaments et incendie sa maison. Il s’en sortira finalement indemne.
Qu’est-ce qui a pu pousser ce médecin à l’OMS, qui jouissait d’une vie paisible et confortable dans la région de Genève, à commettre une série d’homicides aussi violents ? Le style narratif très simple qu’adopte Emmanuel Carrère a quelque chose de pédagogique : il montre comment un homme ordinaire, chez qui les psychiatres n’ont décelé aucune maladie mentale, s’est enfermé dans l’engrenage infernal du mensonge.
En dépit de capacités intellectuelles présentées comme équivalentes à celles de ses camarades, Jean-Claude Romand, par le mensonge, feindra sa réussite aux examens en faculté de médecine alors qu’il ne s’y est même pas présenté. Il poursuivra même son cursus jusqu’au bout, sans valider aucun examen, trompant l’administration de son université et sans qu’aucun de ses camarades ne s’en rende compte.
Il s’enfonce dans le mensonge, en prétendant embrasser une carrière de chercheur en médecine, confondant sa propre femme et son meilleur ami, rencontrés durant ses études.
Mensonge également que les prétendues dispositions favorables que lui permettraient d’obtenir son statut de fonctionnaire international pour placer de l’argent en Suisse. En réalité, il abuse la confiance de ses proche et c’est avec ces ressources financières qu’ils lui confient qu’il subvient à ses besoins matériels.
Mensonge que ses déplacements professionnels à Genève et dans le monde. Il s’invente même une amitié avec Bernard Kouchner qu’il n’a même jamais rencontré.
En réalité, il occupe son temps par des ballades en forêt, des séjours oisifs à Paris, la lecture de journaux dans des cafés. Après quelques années, il prendra une maîtresse qui tombera aussi dans sa combine et lui confiera de l’argent. Mais en tentant de le récupérer ensuite, elle contribuera à enrayer cette interminable mécanique frauduleuse.
Ce livre ne répond pas à la question impossible des causes multiples et enchevêtrées qui ont conduit Jean-Claude Romand dans l’impasse du mensonge. Quelques éléments de son histoire familiale y sont décrits et permettent de comprendre qu’il a un rapport complexe à l’exemplarité, à la réussite et que la probité a fait figure de vertu cardinale dans son enfance.
Sans chercher à entrer dans la complexité de la psychologie humaine, l’Adversaire montre comment un homme gentil, serviable, qui parvient malgré quelques maladresses à s’insérer dans le monde qui l’environne, s’emmêle irrémédiablement dans une toile qu’il a lui-même tissée toute sa vie durant.
Le mensonge fait finalement système et vient s’imposer à son auteur, qui perd le contrôle de sa situation et de celle dans laquelle il a placé sa propre famille. La pression sociale devient ainsi trop forte, les moyens d’en sortir de plus en plus distants à mesure que la toile du mensonge se file.
Le lecteur est emmené vers l’inéluctable : une issue violente. Sans aucune volonté moralisatrice (et pourtant, la famille Romand est pieuse), ce livre montre à quel point les failles d’un ego peuvent devenir trop difficiles à traverser lorsque l’individu se confronte à la norme et à autrui. Après tout, l’homme est un animal social.
